En Corse,
peut-être encore plus qu'ailleurs,
on croit faire
un voyage
et c'est le voyage qui nous fait...
Une nuit en Corse à La Taverne du Roi
Jeudi 18h30, citadelle
de Porto Vecchio.
Sur une ardoise accrochée
à la porte, il n’y a en guise de tarif que 4 lignes tracées à la craie blanche pour le vin au verre ou à la bouteille
d’1 litre.
C’est certes cher
mais les assiettes de fromages de chèvre ou de brebis, pains à l’huile d’olive, piments et charcuteries corses sont apportées sur la table dès que tu fais mine
de chercher avec tes doigts dans une assiette vide.
L’ambiance au comptoir est velue : discussions de
mecs et exhibitions
de muscles tatoués.
Je ne comprends que les quelques mots de français qui s’égrènent par ci par là dans le fil d’une conversation en corse. Le timbre est viril et il est de bon ton de lever haut le coude pour donner de l’ampleur au geste.
Les voix sont mâles, graves et fortes, les mots prennent leur temps : point trop vite, c’est l’heure de l’apéro.
« La musique corse, ouiiii… mais c’est jeudiii… c’est quand ça vient… c’est pas spectacle, on reste au comptoir. »
Nous nous attablons donc avec une bouteille de vin rouge pour attendre que la musique vienne.
Dehors, il pleut à verse.
Des trombes d’eau.
A l’intérieur, les bouteilles vides couvrent déjà le zinc :
il faut bien se réchauffer.
Les mecs rentrent,
se donnent des accolades viriles en se tenant par l’épaule et se serrent
au comptoir.
Un homme descend de son tabouret. Son air décidé contraste étrangement
avec la lenteur étudiée
de ses mouvements
pour gagner l’autre salle :
qui va piano…
Il attrape une guitare, choisit ce qui semble être un recueil de chansons, retourne au comptoir.
Les conversations continuent comme si rien n’allait se passer. Une note, une autre, il prend le temps d’accorder et lance un accord.
Instinctivement, des mains montent se placer sur l’oreille. C’est parti…
Merde, il y a de la puissance! Tu m’étonnes qu’ils aient besoin de se boucher une oreille pour s’entendre. D’autres voix…
La salle se chauffe.
Tiens, un saxo et …
un djembé.
Les instruments passent de main en main, s’échangent. Le son est plutôt jazz mais dans les voix il faut des tremolos, des vibratos, du goulou goulou et du rroulio.
Une blondasse pas corse demande :
« c’est inné
ou ça se travaille ? »
Son voisin bombe le torse et se penche vers elle : « C’est inné ! »
Du coup, pour le chant suivant, un des chanteurs pousse un air d’opéra et fait trembler les murs.
Pas mal !
La variété des voix
et la manière dont elles s’assemblent ne cesse
de me surprendre.
Le contraste entre la carrure impressionnante d’un torse maâle avec la voix cristalline et suraÏgue qui en sort m’étonne.
Vu le profil des mecs
au comptoir,
je m’attendais à de la chanson à boire
et surtout à une compétition de voix graves et fortes. Mais non, ici les voix s’assemblent, s’emmêlent, jouent et communient avec délice.
Monter la voix au plus haut, la descendre au plus bas se fait dans le jeu commun, un jeu collectif et de coopération…
Pour le plaisir de tous.
S’il y a là quelque chose d’inné, c’est ça : la capacité au plaisir partagé à chanter ensemble.
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